Alors que la justice new-yorkaise rouvre l’affaire des « Cornell 7 », cette dernière expose un problème structurel persistant dans nos sociétés, à savoir une incompréhension chez de nombreux hommes de ce que signifie la notion de consentement.
Rappel des faits
Une étudiante de l’université Cornell (désignée sous le nom de Jane Doe dans les documents officiels) affirme avoir été droguée et agressée sexuellement par sept membres de la fraternité Chi Phi lors d’une soirée dans la maison de la fraternité en octobre 2024. Elle signale les faits à la police du campus le 8 novembre 2024, puis fournit une déclaration écrite le 15 novembre. Cette affaire sera classée sans suite par le procureur en charge du dossier, ce dernier jugeant que les faits ne constituaient pas une infraction. De son côté, l’université Cornell n’infligera des sanctions qu’à quatre accusés, allant de l’expulsion (2) à la suspension temporaire (2). Elle procédera également à la fermeture de la section locale de Chi Phi. Le 16 septembre 2026, la victime porte plainte au civil contre les agresseurs présumés mais aussi contre l’université Cornell. L’affaire est officiellement rouverte le 28 septembre et actuellement en cours d’examen.
Rien n’est éternel
Même si tous les éléments du dossier ne sont pas disponibles publiquement, ce qui est actuellement connu suffit à répondre à une question simple : la plaignante a-t-elle consenti à chacun des actes de cette nuit-là ? Sa déclaration du 14 novembre 2024 ne laisse planer aucun doute à ce sujet : « Je peux dire avec une certitude de 100 % que j’ai été violée. »
L’une des conditions fondamentales pour qu’un consentement existe est le fait que celui-ci peut être retiré à tout moment, et doit donc par extension être renouvelé. Autrement dit, un « oui » donné à son partenaire en début de soirée ne vaut pas pour le reste de la nuit, et n’est à aucun moment transférable à d’autres partenaires. Cette notion peut sembler évidente, mais l’est beaucoup moins dans les faits. Combien d’hommes courtisant une jeune femme en soirée insistent-ils lorsque cette dernière change finalement d’avis, au motif qu’elle a initialement manifesté un intérêt ? La scène peut nous sembler anodine, mais à mieux y réfléchir, ne serait-il pas plus logique que monsieur s’arrête, la remercie, récupère ses affaires et quitte les lieux sans attendre ?
Les messages échangés cette nuit-là sur le groupe Snapchat « Chi Phi Actives » de la fraternité illustrent à quel point cette notion de renouvellement obligatoire du consentement est étrangère à ses membres : « Free pussy » (« chatte gratuite ») à l’étage, annonce l’un d’eux. Un autre lui répond : « Shop still open? » (« La boutique est encore ouverte ? »). Réponse : « Yea » (« Oui »). La capacité de la jeune femme à refuser les rapports ne fait même plus partie de l’équation, et elle n’est plus qu’une marchandise utilisable à volonté.
Un oui alcoolisé équivaut à un non
Une autre composante fondamentale du consentement est la capacité de la personne à le donner de façon « libre et éclairée » comme l’indique le droit français. Selon cette logique, une personne lourdement intoxiquée par une prise d’alcool et/ou de drogue excessive est de fait incapable de donner son accord, et tout acte sexuel ayant lieu peut être considéré comme un viol. Dans le cas de l’affaire Cornell, la victime a indiqué avoir bu puis pris de la kétamine (drogue au fort effet anesthésiant) et du cannabis, la rendant incapable de donner un consentement éclairé.
Ce scénario – un ou plusieurs hommes incitant une femme à prendre de l’alcool ou de la drogue pour arriver à leurs fins – est d’une banalité terrifiante, et c’est justement cette banalité qui le rend d’autant plus choquant. Parents, enfants ou adultes célibataires, nous sommes tous habitués à cette éventualité. C’est une discussion que chaque parent aura au moins une fois avec sa fille, et que j’ai eue moi-même avec la mienne. Mais, bizarrement, le sujet est rarement abordé avec nos fils, comme si ces derniers savaient naturellement discerner l’acceptable de l’intolérable.
Il n’y a pas vraiment de nuance à apporter à ce niveau. Avoir un rapport sexuel avec une personne trop intoxiquée pour exprimer sa volonté est un viol, et ce, que des substances incapacitantes aient été prises volontairement ou non.
C’est l’une des nombreuses failles du système légal américain que fait apparaître l’affaire Cornell. En effet, le droit new-yorkais ne reconnaît l’incapacité (et donc le viol) que si la substance a été administrée à l’insu de la victime. La plaignante ayant indiqué avoir bu de l’alcool volontairement en début de soirée, le procureur a donc pu légalement classer l’affaire. Une véritable aubaine pour les agresseurs sexuels, qui peuvent s’abriter derrière cette clause s’ils prennent soin de cibler une victime ayant commencé sa consommation volontairement.
S’assurer du consentement, un tue-l’amour ?
Pour ces raisons, certains hommes jugent la définition contemporaine du consentement trop restrictive. Sa précision les angoisse, et nourrit la peur d’être accusés d’agression alors qu’ils pensaient avoir participé à un rapport consenti. Elle les dérange, car elle impose d’être à l’écoute de l’autre, mais suppose aussi que madame peut changer d’avis à tout moment, y compris quelques instants avant l’acte tant convoité.
À cela, je répondrais simplement que s’assurer qu’un ou une partenaire souhaite réellement un rapport intime semble être un élément si évident qu’il est surprenant de devoir aborder le sujet. Quant à l’effort intellectuel que demande le fait de vérifier que le consentement est toujours vivace, c’est un prix bien modeste que nous devrions être enchantés de payer s’il rend chacun-e plus en sécurité. À noter que ce fameux effort reste tout à fait raisonnable, surtout en comparaison de ce que les femmes mettent en place en termes de stratégies de protection (surveiller son verre, rester en groupe, transmettre sa position en temps réel…).
Une horrifiante illustration des travaux de Lisak & Miller (2002)
Les faits allégués éclairent d’un jour nouveau une étude publiée en 2002 par le professeur de psychologie David Lisak et le psychologue clinicien Paul Miller. Les deux chercheurs ont interrogé 1 882 étudiants d’une université de Boston. Sous couvert d’une enquête portant sur l’enfance et la vie adulte (sans jamais aucune mention de viol ou d’agression), leur objectif était de mesurer la part d’agresseurs sexuels non détectés et de définir leurs comportements.
Le résultat est sans appel : 6,4 % des répondants – soit 120 hommes – avouèrent des actes correspondant à la définition légale du viol ou de la tentative de viol. Près des deux tiers (63 %) avaient effectué ces agressions à de multiples reprises, la plupart du temps en faisant appel à l’alcool ou à la drogue. Au total, ces 120 hommes reconnurent le chiffre astronomique de 1 225 actes de violence, dont 483 viols ou tentatives de viol.
Les points communs entre les comportements observés par Lisak et Miller et les faits rapportés par la victime présumée de l’affaire Cornell sont troublants : l’utilisation de l’alcool et de la drogue comme agent incapacitant, leur perception de leurs actions comme « normales » et conséquemment une absence de culpabilité et un sentiment d’impunité. Pour eux, avoir un rapport sexuel avec une femme ivre ou droguée n’a rien d’une agression – c’est une soirée comme une autre.
« Isoler, enivrer, intimider, recommencer »
Vingt-quatre ans plus tard, une autre étude réalisée par Lucia O’Sullivan et Scott Ronis en 2026 est venue confirmer que l’idée d’un consentement féminin « facultatif » reste répandue chez les hommes. Ce ne serait qu’un obstacle à contourner, pour lequel il faudrait simplement trouver la « bonne » stratégie.
O’Sullivan et Ronis interrogèrent en ligne et de façon anonyme 2 689 hommes américains et canadiens de 18 à 34 ans. Ce sondage portait sur les stratégies utilisées pour obtenir un rapport sexuel d’une femme rencontrée pour la première fois. Là encore, les résultats sont vertigineux et font froid dans le dos : la quasi-totalité des hommes interrogés (95,1 %) reconnurent avoir utilisé au moins une des stratégies proposées. Ces stratégies varient grandement dans leur gravité (des plus légères, comme le fait de lui dire ce qu’elle veut entendre, aux plus graves) mais ont toutes pour point commun d’essayer de contourner une réticence potentielle de la victime. Les techniques coercitives (force, menace) sont particulièrement présentes, avec plus d’un tiers des répondants avouant les avoir utilisées. Un sur cinq a utilisé l’alcool ou la drogue pour arriver à ses fins – tout comme les faits relatés dans l’affaire Cornell.
Les sceptiques s’empresseront de souligner les limites de l’étude (déclarations invérifiables, échantillon peu diversifié, définition large). Mais la banalisation de ces techniques, y compris coercitives, et l’absence totale de culpabilité parlent d’elles-mêmes.
Des racines patriarcales encore vivaces
Comment de tels actes peuvent-ils encore se produire, près de dix ans après l’explosion de #MeToo ?
Difficile de ne pas y voir les fondements d’une culture patriarcale encore bien vivante, où le consentement des femmes, surtout dans l’intimité, reste secondaire. Rappelons que le viol conjugal n’est reconnu dans la plupart des pays occidentaux que depuis les années 1990 : 1990 en France, 1991 au Royaume-Uni, 1993 dans l’ensemble des États américains, 1997 en Allemagne… jusque-là, le « oui, je le veux » du mariage valait accord immuable et inconditionnel.
Difficile aussi de ne pas faire le lien avec d’autres affaires où l’agresseur connaissait sa victime et l’a rendue inconsciente avec des substances. En France, l’affaire Gisèle Pelicot a bouleversé l’opinion en révélant l’impensable, à savoir que le viol fait partie de notre société même sous ses formes les plus atroces, et qu’il n’est pas uniquement perpétré par un inconnu dans une ruelle sombre (ceci est statistiquement rare dans les faits). Les affaires Pelicot et Cornell sont loin d’être des cas isolés. En Angleterre, un homme de Manchester a plaidé coupable le 14 septembre 2026 d’avoir drogué et violé sa femme pendant plus de vingt ans. Il avait également invité douze hommes à prendre part à ces agressions.
Un cas symptomatique d’institutions permissives
L’attitude de l’université Cornell inquiète et soulève l’indignation dans cette affaire, notamment par la légèreté des sanctions appliquées, dans une situation où le public aurait pu s’attendre à une expulsion rapide et définitive de l’ensemble des accusés. Il ne faut cependant pas chercher bien loin pour se rendre compte qu’il s’agit d’une pratique institutionnalisée au sein de l’établissement depuis de nombreuses années. Une analyse réalisée par USA Today, fondée sur les chiffres officiels déclarés par Cornell à l’État de New York, montre que plus de 1 200 cas ont été signalés à son bureau Title IX entre 2018 et 2024 – soit plus de cent soixante-dix cas par an. Des cas qui regroupent agressions sexuelles, violences conjugales et harcèlement obsessionnel (stalking). L’inadéquation de tels actes avec la mission d’une université – offrir un espace de progrès, de développement personnel et d’épanouissement intellectuel à ses étudiants – aurait supposé une posture ferme des autorités, mais il n’en fut rien, bien au contraire.
Des suspensions et exclusions à tour de bras auraient semblé logiques afin d’envoyer un message clair aux agresseurs. L’issue de ces signalements fut cependant à l’image de l’affaire Cornell 7, à la limite de l’insulte pour les victimes : seulement 13 % (soit 162 cas) ont donné lieu à des poursuites disciplinaires, 4% (51 cas) ont abouti à une décision de responsabilité pour finalement déboucher sur seulement 14 suspensions et 7 exclusions définitives – soit moins de 2% pourcents en sept ans. La plupart des agresseurs reconnus ont été mis à l’épreuve ou envoyés en formation tout en restant sur le campus. Une gifle en plein visage pour les victimes, et tout au plus une petite tape amicale sur le dos de la main pour les agresseurs en mode « Qu’on ne t’y reprenne plus, ou au moins sois plus discret la prochaine fois ».
Enterrons le « Not all men » pour nous concentrer sur la (ré)éducation de nos garçons
Devant l’atrocité et la fréquence d’agressions telles que l’affaire Cornell 7, s’abriter derrière le bouclier du « Not all men » est une absurdité teintée de ridicule. L’attitude collective des sept accusés, l’absence de réaction des cinquante membres du groupe Snapchat, les mesures dérisoires mises en place par l’université, la rapidité de la justice à fermer le dossier parlent d’eux-mêmes. L’existence de cas similaires de viols collectifs dans d’autres pays rendus publics par le courage des victimes faisant face à un système décidé à les faire taire rend la réalité impossible à ignorer. Oui, nous vivons dans une société où viols et agressions sexuelles sont normalisés dans nos comportements, dans l’intimité d’un foyer comme dans une résidence universitaire. Quant à nous, hommes qui ne commettons pas ces agressions, nous sommes conditionnés à ignorer les signes, et si nous les voyons, à détourner le regard sous prétexte que « cela ne nous regarde pas ». C’est bien cela que certains appellent la culture du viol ; cela ne signifie pas que nous sommes tous des agresseurs sexuels, mais que notre absence de réaction et d’attitude active en vue de les faire disparaître permet aux agresseurs de se sentir en sécurité.
Contrairement à ce que l’on nous a habitués à penser, nous sommes moins démunis devant ces actes qu’il n’y paraît et de profonds changements doivent être opérés tant au niveau individuel que collectif. La base de ce changement reste aujourd’hui plus que jamais l’éducation de nos garçons et ce en multipliant les points de contact durant leur socialisation.
La famille tout d’abord, par l’intermédiaire des parents – et donc du père – constitue le socle d’une bonne compréhension de ce qu’est le consentement. Transmettre dès l’enfance des notions telles que le respect du « non » et du corps de l’autre. Parler de prudence à nos filles ne suffit pas, mais parler de consentement à nos fils peut leur apporter une base psychologique évitant des comportements toxiques par la suite.
L’école, ensuite, a déjà commencé à évoluer dans ce sens, et doit accentuer le développement des programmes liés au consentement. Devant la montée du masculinisme, la France l’a inclus depuis fin 2025, le Royaume-Uni depuis fin 2026 mais certains pays comme les Etats-Unis restent en retard. Elle doit enseigner explicitement les principes du consentement : libre, éclairé, spécifique et révocable à tout moment.
L’université, enfin. Avant même de sanctionner réellement les agresseurs, des mesures de prévention pourraient permettre de réduire le problème. Certains programmes de formation ont à ce sujet déjà démontré leur efficacité comme le projet Green Dot, montrant une réduction de 17 % des rapports sexuels non désirés subis par des femmes incapacitées. De vraies sanctions (telles qu’une expulsion systématique en cas d’agression) pourraient également aider à dissuader les récalcitrants pour qui les arguments moraux ne suffisent pas.
Sources
Plainte civile Jane Doe c. Cornell University et al., Cour suprême de l’État de New York, n° 161704/2026 (copie)
CBS News, documents de l’enquête Title IX et messages et transcriptions
ABC News, le procureur rouvre l’enquête
City & State NY, Kathy Hochul s’engage à modifier la loi
Lisak, D. & Miller, P. M. (2002), Repeat rape and multiple offending among undetected rapists, Violence and Victims, 17(1), 73-84
O’Sullivan, L. F. & Ronis, S. T. (2026), Isolate, Inebriate, Intimidate, Repeat, Journal of Interpersonal Violence
IBTimes UK, d’après USA Today, statistiques Title IX de Cornell
Ann L. Coker, Bonnie S. Fisher, Heather M. Bush, Suzanne C. Swan, Corrine M. Williams, Emily R. Clear, Sarah DeGue, 2015, Evaluation of the Green Dot Bystander Intervention to Reduce Interpersonal Violence Among College Students Across Three Campuses
Crédits image : REUTERS Creator: Lauren Petracca
